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C’étaient les années 80, les années "fric" ; culte de l’entreprise et moralisme idéologique battaient leur plein. J’étais à peine né ma foi, et déjà, Keith Haring était une pop star, avec des amis et des admirateurs dans le monde entier.

Sur les bagnoles, dans le métro, sur les avenues ou dans les galeries, à New York ou à Paris, pour les élites ou le grand public, l’artiste américain s’impose en un temps record dans le monde de l’art contemporain. Plus de vingt ans après sa mort, le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris et le Centquatre lui consacrent une rétrospective intitulée "The Political Line" depuis le 19 avril 2013.

Accueilli dans le hall monumental du MAM par de grandes peintures sur lesquelles un monstre porte un nuage atomique dans le ventre et où un ordinateur alerte contre les dangers des nouvelles technologies, le visiteur saisit d’emblée la mesure du message "Haring".

A la fois chronologique et thématique, le parcours au MAM démarre par ses premiers dessins, suivis par la série présentée en 1982 à New York. Ce qui force d’emblée l’admiration, c’est la profusion d'œuvres. Keith Haring dessine sur tout ce qui l’inspire : de la bâche vinyle, des paravents, des vases en fibre de verre ou en terre cuite, avec un stylo feutre, à l’encre, au marqueur, à l’acrylique ou à la craie. Sa plus grande force reste d’avoir inventé un langage qui, trente ans plus tard, est lisible de tous.

Derrière l'apparente insouciance de ses dessins, Keith Haring nous parle d'amour, de bonheur, de joie, de sexe, mais aussi de violence, d'exploitation et d'oppression. Prévenez donc les parents soucieux d'une enfance à jamais innocente: Keith Haring, c'est sexe. Le plus souvent entre hommes, les femmes étant plutôt réservées à la maternité ou à la conception du monde.

La griffe Haring, c'est un style facilement identifiable consistant en un festival de signes, de personnages victimes ou en lutte, d'oppresseurs à tête de truie ou de crocodiles, de violence et d'espoir dans des couleurs vives, parfois fluorescentes, qui donnent un air de gaieté à des œuvres aux thèmes parfois terribles. Son style, qui conjugue un trait extrêmement lisible et une saturation baroque de la surface, fait tenir ensemble l’art des graffeurs, les codes de la BD et l’équilibre couleur-dessin de la grande peinture de Fernand Léger.

Un monde de chiens et d’injustice comme source d’inspiration

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New York au début des années 80 est une ville ruinée, une jungle urbaine. Violence policière, ségrégation et drogue la ravagent. Les gens vivent dans la peur d'un holocauste nucléaire. Au milieu de ce chaos, une communauté d'artistes se forme et profite du vent de liberté qui souffle sur la ville pour proposer une vision radicalement nouvelle de l'art. Parmi eux, Keith Haring se fait remarquer en graffant le métro new-yorkais et les endroits où il sera le plus vu. C’est la naissance du concept d’art pour tous.

Obsédé par la montée en puissance des media, phénomène qui, selon lui, prive l’homme de son individualité, il peint sans relâche. A travers plus de 250 œuvres, cette exposition présente l'engagement d'un artiste qui a marqué toute une époque.

Des thèmes toujours d'actualité !

Il faut l’admettre, Keith Haring, homosexuel, séropositif (il meurt du SIDA en 1990), féru de culture urbaine et de métissages, avait bien des causes à défendre. Les bonshommes sans visage dont il peint les multiples déboires, tantôt poursuivis par des chiens, frappés à coups de bâton, dévorés par des monstres, quand ils ne se piétinent pas les uns les autres, offrent évidemment une réflexion sur le devenir de l’humanité dans un contexte de masse. C’est à partir du journal de l’artiste, que les commissaires de l’exposition ont extrait les différentes thématiques sur lesquelles repose le parcours de l’exposition.

Un art commercial… et alors ?

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Surfant sur la vague d’hystérie qu'il suscite en galerie, il ouvre en 1986 une boutique de produits dérivés, le Pop Shop, d’abord à New York, puis à Tokyo.  Avec une telle diffusion, liée à son sens des affaires et à son goût pour la grande distribution, on comprend que l’artiste ait fini par créer un malentendu sur sa démarche, et une légende autour de son prétendu mercantilisme. Pourtant, c’est lorsque ses œuvres deviennent inaccessibles, que Keith Haring décide de les reproduire sur des produits dérivés avec comme logique de reverser les bénéfices au profit d’associations défendant des causes qui lui sont chères.

Ligne politique ou conscience sociale ?

Emporté par la maladie à l’âge de 31 ans, cet artiste visionnaire a influencé les artistes et la société, en soulevant des questions qui sont toujours sans réponse aujourd’hui. Derrière ses dessins primitifs et presque grotesques, se tenait un poète, un passionné de sémiologie, un activiste avec la noblesse artistique d'un grand travailleur. Keith Haring, mort pourtant dix ans avant l’an 2000, nous fait entrer dans l’art du XXIe siècle. S'il avait connu notre époque, il aurait sans nul doute soutenu la campagne de Barack Obama et le mariage homosexuel.

Pour autant, une "ligne politique", selon le titre de l’exposition, suppose une prise de position dans un champ déterminé. Il ne s'agit pas seulement d'être contre les problèmes, mais de s'engager aux côtés d'une solution, plutôt que d’une autre. Si l’on n’admet pas que la politique est un champ de forces, et non une atmosphère, on fait de Keith Haring l’incarnation la plus conventionnelle d’une bien-pensance triomphante. Cette bienveillante récupération fait violence à la réalité des œuvres, où s’exprime une conscience aiguë de la difficulté de vivre.

Mais cette conscience, on l’appellerait plus justement philosophique, métaphysique ou sociale, que politique…

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Keith Haring, The Political Line, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Président Wilson, 75116 Paris

Tous les jours sauf lundi et jours fériés, 10h-18h, nocturne le jeudi jusqu’à 22h

Tarifs : 11€ / 8€ / 5,50€

Le Centquatre, 5 rue Curial, 75019 Paris

Tous les jours sauf le lundi et le 1er mai, 13h-19h30

Tarifs : 8€ / 5€

Jusqu’au 18 août 2013