Nora

"Tout à côté et à l'intérieur de cet amour spirituel que j'ai pour toi, existe aussi un désir sauvage, bestial, de chaque pouce de ton corps."

Lorsque l'œuvre de James Joyce (1882-1941) est tombée dans le domaine public, le 13 janvier 2012, ses exégètes ont poussé un vif soupir de soulagement. Le petit-fils de l'écrivain, Stephen Joyce, était considéré comme l'un des héritiers les plus procéduriers de l'histoire littéraire. En guerre juridique contre la Fondation Joyce de Zurich, il n'hésitait pas à réclamer 100 000 dollars pour la moindre lecture publique d'Ulysse, s'opposait à toute adaptation théâtrale et imposait des tarifs prohibitifs pour la figuration d'un extrait dans une anthologie.

Découvrir un siècle plus tard les lettres de James Joyce envoyées à sa femme Nora c’est avoir la sensation d'entrer chez quelqu'un, d'y poser ses valises, puis de repartir au bout de quelques pages, sur la pointe des pieds. On y découvre une intimité, des vérités, mais aussi des mensonges, et surtout une habitude, du quotidien, des rituels généralement peu ordinaires... Bien sûr, nul ne pourra s’empêcher de ressentir comme exaspérants, inquiétants ou terriblement stimulants certains des détails de cette correspondance, en s’identifiant plus ou moins consciemment à leur réceptrice suivant sa propre sensibilité.

Une correspondance source d’émerveillement, de fascination… et d’horreur !

Nous sommes en juin 1904 à Dublin, et deux jeunes Irlandais se rencontrent dans la rue. Elle, Nora, 20 ans, est femme de chambre dans un hôtel de la ville. Lui, 22 ans, va bientôt signer ses lettres du diminutif de son prénom, Jim, et est déjà sûr d’obtenir un jour une grande gloire littéraire. Son nom, James Joyce. Rencontre étonnante par son intensité immédiate et sa durée (37 ans). Joyce écrit presque chaque jour à Nora, et elle est tout de suite sa "petite Nora boudeuse", sa "chère petite tête brune".

Ces deux-là n’ont pas froid aux mains ni aux yeux. Le mystère, c’est que Joyce est d’emblée un révolté radical et un anarchiste convaincu, ce qui ne devrait pas, a priori, enchanter une jeune femme, prête, pourtant, à le suivre dans toutes ses aventures. On a affaire à un "vagabond" séduit par une belle fille très experte qu’il séduit à son tour, même si elle ne lira aucun de ses livres.

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Experte, Nora fait découvrir le plaisir physique partagé à son compagnon. Jim et Nora ne se marieront qu'en 1931. Nora est sa femme, soit, mais il la traite comme une maîtresse opaque, comme si elle commettait un adultère avec lui. Quand ils sont séparés, en 1909 (elle à Trieste, lui à Dublin, "ville d’échec, de rancœur, de malheur"), il lui écrit des lettres très folles mêlant l’adoration à la pornographie la plus crue. Ce génial catholique, en rupture totale avec son Église, reste un catholique fiévreux : "L’amour est-il une folie ? A certains moments, je te vois comme une vierge ou une madone, et le moment suivant je te vois impudique, insolente, demi-nue et obscène."

Les lettres de Jim sont magnifiques de précision organique, et on ne saurait les citer sans dégoûter les lecteurs et faire hurler les féministes du monde entier. Ce Joyce est un monstre répugnant. Non seulement il écrit à sa femme les pires saletés, mais il exige qu’elle lui réponde sur le même ton. "Dis-moi les plus petites choses sur toi, pour autant qu’elles sont obscènes et secrètes et dégoûtantes. N’écris rien d’autre. Que chaque phrase soit pleine de sons et de mots sales. Ils sont tous également charmants à entendre et à voir sur le papier, mais les plus sales sont les plus beaux."

"Tu sembles me transformer en animal, mais c’est toi-même, vilaine fille sans vergogne, qui m’as la première conduit dans cette direction."  La vraie poésie n’a rien d’idéalisant ni d’éthéré : "Nora, ma chérie fidèle, ma petite écolière polissonne aux doux yeux, sois ma putain, ma maîtresse (ma petite maîtresse branleuse ! ma petite pute salope !), tu es toujours ma belle fleur sauvage des haies, ma fleur bleu sombre trempée de pluie."

Qui, en 1909, pouvait être assez libre pour écrire cela ?

"Certaines pages sont laides, obscènes et bestiales, certaines sont pures et sacrées et spirituelles : je suis tout cela." Nora aura aimé "tout cela", malgré la pauvreté et l’exil. En 1912, ce héros incompréhensible écrit à Nora : "J’espère que le jour viendra où je pourrai t’accorder la gloire à mes côtés lorsque je serai entré dans mon Royaume." Elle sera là, en 1941, quand il meurt, célèbre dans le monde entier, à Zurich.

Sainte et Putain

La "belle Irlandaise", qui sera la mère de ses enfants, Giorgio et Lucia, est l’inspiratrice de toutes les figures féminines de l’œuvre de Joyce: Gretta, Bertha, Molly, Anna Livia renvoient en écho au mystère de la féminité, sur lequel il n'a cessé de s'interroger et dont Nora représentait pour lui le modèle vivant à travers ses infinis avatars.

Lettres secrètes, lettres intimes, lettres qui révèlent une exaltation amoureuse folle, on y retrouve les thèmes chers à Joyce : l’obsession de la trahison, son rejet de la religion, les relations de couple et ses ambitions de futur grand poète.