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Après avoir reçu le Golden Globe du meilleur acteur, Le loup de Wall Street, trader sans scrupules alias Jordan Belfort (Leonardo DiCaprio) récoltera-t-il l’une de ses 5 nominations aux Oscars ?

Assurément il le mérite ! On nommera cela comme on veut : biopic, fable, thriller moral, Satyricon financier, peu importe. L'essentiel est ailleurs, pris au piège de la culpabilité permanente à l'intérieur de laquelle Scorsese se débat dans chacune de ses grand-messes. Chez ce réalisateur hors normes, chaque victoire porte en germe une défaite. La réussite appelle la chute aussi sûrement que le crime appelle le châtiment.

Une fois encore, Martin Scorsese raconte l'envers du rêve américain, cette illustration corrompue du fameux héros américain, le self-made man, le côté obscur et pourtant flamboyant de personnages emblématiques d'une Amérique sans cesse au bord du gouffre. Ici les gangsters sont en col blanc, ils sont des exemples à suivre, des icônes du modèle ultra libéral vanté pendant les décennies 80 et 90. Ils travaillent à Wall Street et font la pluie et le beau temps sur l'économie du monde. La violence qu'ils exercent sur leurs semblables et sur le monde reste quasiment impunie puisqu’il s’agit d’une violence feutrée et dévastatrice, norme de l'économie mondiale.

Scorsese en fait un film à thèse sur le ton d’une comédie corrosive et sans tabou portée par un Leonardo DiCaprio une fois encore grandiose. Scorsese filme Sodome et Gomorrhe, grandeur et décadence, jeux du cirque, nous balance en pleine face le cauchemar éveillé du capitalisme triomphant. La gloire du bling-bling et du porno chic élevés au rang de mode de vie. Il a toujours su nous fasciner avec des personnages antipathiques, violents, égoïstes, égocentriques et paranoïaques. Celui-ci ne fait pas exception : malgré sa cupidité, sa complète immoralité, sa sexualité prédatrice, on ne peut s’empêcher, comme ses employés qui l'écoutent tel un prédicateur évangéliste, d'être séduits ou du moins sidérés par ce triste personnage.

Si Scorsese évolue, plus profondément, c'est en tant que moraliste. Toute son œuvre, imprégnée de christianisme, est marquée par la faute et le châtiment. Or cette fois, c'est plus complexe. Il raconte l'histoire d'un escroc qui, certes, a payé pour ses délits, mais en tire aujourd'hui toujours profit, à coups d'autobiographies à succès et de conférences. Le film constate l'existence d'une nouvelle génération de délinquants qui, après leur chute, font commerce sans fin de leurs fautes passées. Une fois la peine purgée il y a bien le spectre d'un ennui mortel, d'une vie normale, légale. Mais c'est une vie où l'argent continuera à couler à flot, grâce à un cynisme généralisé.

Jordan Belfort, Raskolnikov sans conscience !

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Comme le héros de Dostoïevski, Belfort a une théorie particulière : il existe des êtres supérieurs pour lesquels la notion de mal habituelle ne s'applique pas. Cette élite est au-dessus de la masse obéissante des gens inférieurs et si pour atteindre un objectif une de ces personnes se voit obligée de commettre un crime elle peut et même doit passer outre les lois et les scrupules.

Commettre le crime est une chose, l'assumer une autre. A la différence de Raskolnikov, le héros de Scorsese n’est pas torturé par les dilemmes moraux. Il continue à vivre dans le monde des hommes. Ni doute ni regret, pas non plus d'inquiétude religieuse. Avec un parfait cynisme, il poursuit son rêve, pour le meilleur et, surtout, pour le pire. Un rêve en argent massif, tous les moyens étant bons pour accroître le pouvoir et amasser de l'argent. Seule figure rédemptrice, en définitive, un flic du FBI, archétype de l'incorruptible cher à Scorsese, l'agent Patrick Denham (Kyle Chandler).

A l’instar de Crime et Châtiment, tout dans le film est démesuré : les personnages, les coups de théâtre, les scènes, les dialogues ahurissants qui se succèdent en feu nourri. On rit et on pleure. Sur les 3 heures du film on a du mal à trouver quelques longueurs, qui permettent de reprendre souffle. C’est une projection qui secoue, qui remue au plus profond de soi car à travers ses personnages outranciers Scorsese nous parle de nos propres travers, de nos propres vies et interrogations. Le fond comme la forme atteignent un degré de perfection rare.

Cet anti Raskolnikov est un homme révolté, contre la société, contre Dieu et contre lui-même, sans réconciliation possible ; comme si notre société contemporaine avait laissé tomber toute acceptation d’une moralité commune propre au salut des hommes.

Bref, la faillite n'est plus celle d'un homme égaré, ni d'une bande ou d'un système, mais celle d'une civilisation !

Sortie le 25 décembre 2013. Réalisé par Martin Scorsese. Avec Leonardo DiCaprio, Jonah Hill, Margot Robbie